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              Serge Alain Godong, le jour du 02/06/2008 Ce lieu de détention a symboliquement et politiquement remplacé ce que Tcholiré était au temps d'Ahidjo : un espace où l'on prend en otage le corps, pour reconstruire l'essence intime du pouvoir.
Comme avec Tcholiré au sinistre temps d'Ahmadou Ahidjo, années 60 et surtout 70, Paul Biya est parvenu à faire de Kondengui surtout - mais aussi un peu de New Bell, à Douala - le lieu par excellence qui incarne la pratique et toute la terreur symbolique des dynamiques de coercition.

Cénacle de privation des libertés qui a pris une résonance encore plus forte au cours de ces derniers mois, avec la vague d'arrestations que les tenants de Yaoundé ont inscrite dans le calendrier politique interne, comme devant conduire la fragile réaffirmation de leur domination. Kondengui dès lors posé comme le lieu où le Cameroun vient trouver une sorte de cohérence intrinsèque : périmètre de murs barbelés où les contempteurs du droit sont rappelés à la brutalité de leurs devoirs. L'édifice érige son charisme dans l'indistinction urbaine d'un quartier qui a fini par en porter le nom, au prolongement d'une histoire sociale, philosophique et morale qui est aussi celle de l'invention de tout un "art de punir" à la camerounaise (Michel Foucault ; Surveiller et punir, Gallimard, 1975). "Art de punir", au centre de toute une économie politique tout à fait spécifique, qui prend racine aujourd'hui dans le corps de quelques malheureux, présumés "pilleurs" de deniers publics, pour donner à vivre une phase particulièrement critique de la vie de la nation, où la prison est présentée comme un lieu de reconstruction de l'équilibre social.
On passe en effet dans la rue en jetant un regard distrait et très souvent inconscient sur les tragédies existentielles qui renvoient à la réalité de la détention : être privé de cette liberté dont la charte des Nations unies reconnaît qu'elle est certainement le premier de tous les droits humains ; ne pas pouvoir bouger comme on le souhaite ; dormir avec les autres - des inconnus - ne bénéficier d'aucune condition d'hygiène ne serait-ce qu'acceptable ; ne pas voir ceux qu'on aime et, au pire de tout, être infantilisé, humilié en permanence, traité comme une chose, ramené à l'étroite condition d'une vie totalement végétale qui fait de tous ceux qui y séjournent de sérieux préposés au suicide.
Toutes les histoires qui sortent en effet des visiteurs du lieux ont suffisamment de dégoût pour convaincre tous ceux qui n'y sont pas de ne jamais y mettre les pieds : des gens qui dorment par paquets de cinquante dans des cellules faites pour dix, des toilettes qui n'existent que dans le pire des enfers, des condamnés à mort qui vivent enchaînés, des hommes et des femmes remplis de poux et de maladies incurables, des tentatives de viol, des pratiques innommables, des pertes ordinaires de sens. Comme dans l'Europe du Moyen-âge et même dans l'Afrique précoloniale, on en est encore carrément dans ce Kondengui-là, au cœur même de cet immense spectacle de punition physique, où la déchéance du corps est sanctuarisée, le supplice de la chair et des os ritualisé dans un désordre raffiné et apparemment inélégant où, pourtant, une minutieuse mise en scène du châtiment et de la souffrance conduit au plus profond de l'abîme humaine et animale.
Impossible en effet de comprendre ce déferlement si on ne rentre pas un tant soit peu, non pas tant dans la place que tient la personne humaine dans la société camerounaise que dans l'espace qu'y occupe son corps. Le corps, vécu comme un espace de réification du pouvoir, dans ce qu'il a de plus grand et de plus enviable, mais aussi dans ce qu'il a de plus petit et de plus misérable. On l'investit dès lors de prises particulières et de représentations dont la force se situe non pas tant à la façon dont on va réconcilier la société entière avec celui qui a commis une faute, mais essentiellement, à l'image que le pouvoir va inscrire sur lui, pour donner traduction de sa vie et, plus encore, de ses excès. Kondengui apparaît donc comme un lieu qui prend le corps de quelques individus "déviants", non pas pour "dresser" ou "redresser" leur âme et leur esprit dans le sens d'une quelconque "bonne conduite" collective, mais essentiellement, pour faire de leur carapace physique, la représentation maximale de la brutalité caricaturale du pouvoir. Une façon d'augmenter sa valeur, d'assurer son abondance, de gérer son indigence, dans une sphère nationale où il assure de moins en moins convenablement le contrôle du lieu et du temps.
C'est entre autres comme cela que l'on peut comprendre la série d'arrestations actuelles dans le rang des légumes de l'Etat : ce n'est pas tant la condamnation de MM. Abah, Olanguena, Emmanuel Edou et autres Ondo Ndong qui importe aux yeux du pouvoir que le simple fait, symboliquement et politiquement, de les faire séjourner à Kondengui, lieu par excellence de la déchéance individuelle, de la déclassification sociale. En cela, même lorsqu'il s'agit pour un tiers de n'y passer qu'un seul jour, même lorsque, par la suite, la justice en vient à l'exonérer de toute condamnation - comme ce fut le cas avec l'actuel Dg de la Cnps - la prison centrale de Yaoundé est un endroit qui vient toujours "tuer" les personnes poursuivies : elle leur accorde indignité en s'appropriant leur corps, pour en faire de simples fétiches, des porteurs de traces, de simples "choses". Des morts-vivants, rendus à leur plus tragique insignifiance, dans un horizon punitif où ce n'est pas tant le cérémonial judiciaire qui est important que le cérémonial politico-symbolique, le cérémonial de confiscation et de "vol" du corps, de la vie. A partir de là, aisé de comprendre que le restant du mécanisme se mette automatiquement en place : que la présomption d'innocence ne soit quasiment jamais respectée et que, par extension, l'Office de radio et télévision nationale par exemple envoie ses caméras filmer d'anciens ministres dans leur espace de rétention à la Police judiciaire. L'objectif, on s'en doute, étant de définitivement dénier à leur corps, cette part de mystère et de prestige que ce même Etat avait pourtant radicalement placé en eux du temps de leur splendeur ministérielle.
Kondengui n'en devient alors davantage, par cette métaphysique si insidieusement anthropophage, que le lieu où, in fine, l'Etat du Cameroun se réconcilie avec ce qu'il est véritablement : une machine qui répand ontologiquement la violence et la mort. Les conditions inhumaines dans lesquelles y sont détenus hommes, femmes et enfants délimitent par le néant l'espace de la condition humaine. La prison n'est dès lors plus un lieu où la société entend se réconcilier avec elle-même, mais bien une prolongation de la guerre que sa direction politique mène contre ceux qui ont osé braver ses lois. On demande de ce fait à ceux qui y séjournent de le payer, non pas en prenant un engagement moral, intellectuel ou spirituel à (re)devenir de "bons" citoyens, mais en offrant leur corps à la vindicte d'une société déraisonnablement assoiffée de sang, de chair et d'ossements. Par Kondengui et ses centaines de personnes gardées sans jugement, l'Etat se donne le droit de faire la guerre à ceux envers qui il a des présupposés défavorables. La justice n'en devient que plus instrumentale, consacrée pour l'essentiel à reconstituer la souveraineté des ceux qui gouvernent, et pas du tout à remettre au cœur du contrat social, le respect de la norme commune. Le système de gouvernement patrimonialo-présidentialiste le voulant de cette façon, tous ceux qui se retrouvent dans cette infortune sont nécessairement projetés dans un rapport de dualité frontale avec le président, le "chef". Aussi la série d'adolescents qui ont pris la rue à la fin du mois de février dernier ont-ils été présentés comme des "ennemis" du président. Lesquels, parce que "instrumentalisés" par des "apprentis sorciers", voulaient nécessairement déstabiliser le régime tout entier, parvenir à un "coup d'Etat" !
On se souvient évidemment de ce que fut la réaction des autorités : on captura par paquets entiers ces infortunés et on les jeta à Kondengui ; cela, après avoir - au terme de procès sommaires - traité leur corps comme du bétail, exposé au soleil, assis à même le sol, défilés, salis, dénudés, molestés, châtiés. Le supplice de ces jeunes et clairement devenu une opération politique de reconquête, une aventure médiatique par laquelle le peuple du Cameroun était appelé à témoigner de l'effet de terreur qui advient lorsque l'on a l'insolence de prendre à contre-pied la divinité du "président". La punition devant, de ce fait, être sublimée pour devenir un "art" tout à fait autonome, capable d'intégrer dans une mécanique de plus en plus huilée, une intense technologie de la coercition où l'essentiel se joue clairement sur les représentations. Kondengui doit donc, pour cela, s'inscrire dans la mémoire des contemporains comme le symbole même du désavantage le plus aigu que l'on puisse rencontrer sur le chemin de son inconduite : il s'agit d'une image qui, en elle-même, doit combattre les pulsions les plus primaires des individus, les instincts de lutte pour la survie que guident la faim ou, de l'autre côté, les manifestations les plus audacieuses d'une aspiration plus grande à une plus juste répartition des biens publics.
Dès lors, Kondengui, une leçon en soi, un apologue. La prison se dresse majestueusement dans l'intense laideur de ce quartier périphérique de la capitale comme une différence quantitative de pouvoir, censée conduire ceux qui connaissent son obscurantisme, à renoncer à leurs envies de crimes. C'est un endroit qui agit, par ce fait même, par suggestion, par analogie, par signes, par soupçons. C'est le lieu par excellence où tout est su mais où rien n'est su, où on sait l'essentiel de ceux qui y séjournent mais où l'on ne sait rien d'eux. La dialectique de la sanction procédant d'une capacité indicible par laquelle on en vient à rendre invisibles (dans l'enfermement) ceux qui sont par ailleurs devenus visibles : la soustraction à laquelle conduit toute arrestation se découple en effet à une intense publicité qui participe, techniquement, d'un bout, de la déchéance de ceux qui sont poursuivis mais davantage, du processus de valorisation de ceux qui agissent dans ce théâtre des condamnations.
Dans le cas actuel, Paul Biya émet des signes de sa puissance radicale, en montrant clairement qu'il lui revient à lui et à personne d'autre, de qualifier le "bien" et le "mal", le "juste" et l'"injuste", la "vie" et la "mort". Cela, dans une démarche ultime d'énonciation de ce qu'est la "Vérité" : une façon comme une autre de dire qu'il n'y a pas d'autre "grand" que lui susceptible d'exister de façon autonome dans les 445 000 km² du territoire "Cameroun". Toute distinction personnelle, tout accomplissement, tout enrichissement, toute élévation au firmament de la société ne doit se faire qu'au prix de la préalable bénédiction du "chef" : c'est une autre lecture de ce que Jean-François Médard décrivait en 1986 sous le nom de "système néo-patrimonial". Une tendance, pour le "commandant", à qualifier tout ce qui se donne à vivre dans l'espace de son pouvoir, du signe indépassable de sa "bonté", de sa "magnanimité", de sa "gloire". Un procédé qui, par revers, vient se résumer dans la symbolique intrinsèque de cette vague d'arrestations qui conduit les Abah et autres Olanguena au fond du trou.
Au cœur de ces murs qui se dressent sur les rebords de la conscience humaine, pour rappeler, en toute première chose, comme le disait Achille Mbembe (De la post-colonie, Khartala, 2000), que le pouvoir a fondamentalement le "droit de disposer" de ses individus, de leurs corps. Qu'il a le droit de les soumettre, sans aucune forme d'explication nécessaire à la violence, à la servitude, à la domination, dans un rapport métaphysique où la personne arrêtée peut être envisagée comme la "chose du pouvoir" : "un outil subordonné à la personne qui, l'ayant fabriqué, l'emploie et peut le modifier à son gré". Ce qui le place tout simplement dans la sphère des objets, de l'insignifiance, de la finitude. Effet panoptique dont le pouvoir, in fine, se nourrit : besoin radical de se régénérer en faisant des personnes arrêtées des porteurs de ce que la puissance publique a de plus majestueux. Bentham disait que le pouvoir devait être visible mais invérifiable, conduire à un assujettissement réel au bout d'une relation fictive. C'est le miracle réussi avec Paul Biya à Kondengui ; ce qui fait sa grandeur mais aussi sa déchéance.

 

 
Serge Alain Godong
Economiste

Tag(s) : #Analyses

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