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          Pourquoi ce permanent « tango démocratique » en Afrique ? Qu’est-ce qu’est réellement l’Afrique ? Que veut-elle devenir ? Comment s’y prend-t-elle aujourd’hui ? Il n’est point besoin d’être afro pessimiste pour faire ce jugement d’existence : En dehors de l’actuelle hausse des prix des denrées alimentaires, l’Afrique connaît une autre inflation largement plus meurtrière à long terme en ce sens qu’elle bloque l’émancipation politique et économique de ses populations.

C’est l’inflation de la révision constitutionnelle.


Elle est devenue l’unique offre politique des dirigeants d’un continent qui reste pourtant l’incontestable lanterne rouge du développement.

Voici les faits tangibles d’une révision constitutionnelle désormais inflationniste en Afrique : au Gabon, la Constitution a été  modifiée en 2003, avec notamment la suppression de la limitation du nombre de mandats présidentiels initialement fixé à deux. Le président Bongo, en fonction depuis 1967, peut maintenant se présenter à l'élection autant de fois qu'il le voudra. Il s’est déjà déclaré candidat à sa propre succession. En Ouganda la modification constitutionnelle est intervenue en 2005 et maintien Yoweri Museveni au pouvoir depuis sa victoire militaire contre le régime en place en 1986. Après avoir modifié la Constitution camerounaise en 1996 pour se donner une « virginité politique » en annulant tous ses anciens mandats à la tête de l’Etat, Paul Biya a encore, en avril 2008, modifié la Constitution de 1996 afin, principalement, de faire sauter le verrou de la limitation du nombre de mandats et de se donner une immunité post-mandat.

La Constitution a été modifiée en 2002 en Guinée-Conakry dans l'intention d'autoriser le président Lansana Conté à se représenter aux élections présidentielles à la fin de son second et dernier mandat. Au Tchad, la Constitution a été modifiée en 2005 et a permis à Idriss Déby de se maintenir  au  pouvoir depuis son coup d’État de 1990. En Mauritanie, la modification de la Constitution en 1991 a permis à Maaouyia Ould Sid’Ahmed Taya de rester au pouvoir de 1984 à son renversement par coup d’État en août 2005. Au Burkina Faso, Blaise Campaoré, par un subtil jeu de levée de la limitation du nombre de mandats en 1997, puis de restauration de cette limitation en 2000, reste au pouvoir. En Tunisie, la Constitution a été modifiée également en 2002 pour permettre au président Zine Abidine Ben Ali de se représenter à l'élection présidentielle de 2004 qu’il a remporté par un suffrage avec 94,48 % de voix  exprimées en sa faveur pour un quatrième mandat.

Pourtant, lorsqu'il avait destitué en 1987 le premier président tunisien malade, Habib Bourguiba, 84 ans, Ben Ali avait promis de mettre fin à la présidence à vie. Au Togo, la Constitution a été modifiée en 2003 et a permis à feu Gnassingbé Eyadema de se faire réélire pour un troisième mandat de cinq ans, au terme de 36 années au pouvoir jusqu’à sa mort en 2005.

Etant donné que les performances de tous ces régimes – à l’exception peut-être de la Tunisie – sont minables depuis des décennies, l’hypothèse selon laquelle l’Afrique reste une fidèle abonnée aux basses marches de l’échelle du développement socioéconomique à cause, en grande partie, des malversations politiques et économiques des élites intellectuelles et politiques qui la gouvernent, est plus que jamais plausible. En effet, contrairement au vin qui se bonifie avec l’âge, les dirigeants africains entrent, en vieillissant, dans une dégénérescence politique qui les rend si allergiques aux libertés individuelles et collectives, qu’ils mettent en place des innovations sociopolitiques régressives en matière de développement.

Les illusions démocratiques du processus de démocratisation lancé dans les années nonante (ndlr  Quatre-vingt dix) se sont évanouies. Le temps de passage des pouvoirs hérités aux pouvoirs élus agit de façon marginale (Bénin, Sénégal…) car les chefs d’Etats subsahariens court-circuitent aujourd’hui la volonté populaire par à un nouvel instrument politique : la révision constitutionnelle. Celle-ci est sortie de son caractère utile et normal lorsqu’un régime fait des réformes institutionnelles nécessaires au développement socioéconomique du pays. Elle est devenue un outil personnel de confiscation d’un pouvoir que les présidents subsahariens souhaitent garder jusqu’à ce que mort s’en suive. Au lieu de se demander « que vais-je faire pour le pays et mes compatriotes », les présidents africains se demandent plutôt « que vais-je faire pour moi et mon clan ». Il en résulte une pratique démocratique tronquée.

D’un côté, les armées nationales, transformées en milices des pouvoirs en place, torpillent toutes les manifestations populaires opposées aux dictatures qui font corps avec les intellectuels de système.
De l’autre, la révision constitutionnelle prolonge sans cesse la longévité des mêmes régimes chaque fois qu’approche l’échéance du dernier mandat de l’homme fort du pays. La conséquence inéluctable de cette nouvelle pathologie politique africaine est le règne sans partage du statut quo dans tous les domaines.

Les mêmes régimes séculaires et incompétents règnent en maître, les mêmes économies dépendantes perdurent, la « françafrique » se requinque sous l’égide des mêmes potentats, les mêmes modes de gouvernances décriés se reproduisent, les mêmes pauvres croupissent dans les bas-fonds et ne cessent de rouler éternellement leur rocher sans espoirs comme Sisyphe, les mêmes riches s’accaparent de toutes les ressources et les mêmes carences institutionnelles se renforcent. Ce sont autant de boulets que traîne le continent noir à cause en grande partie d’un immobilisme issu d’un manque de renouvellement de sa classe politique. La révision constitutionnelle est en effet devenue si centrale dans la vie politique africaine qu’elle se substitue à la promesse démocratique qui est de faire des citoyens les auteurs de leur histoire. Elle en constitue désormais la manifestation la plus aboutie et confirme sa congélation au stade purement formel.

Les peuples africains qui subissent pourtant les malversations et la médiocrité des régimes en place deviennent ainsi des spectateurs d’un jeu politique dont la production est privatisée par les réseaux dominants locaux. En conséquence, l’Afrique reste sous-développée comme continent, mais de nombreuses élites au pouvoir sont individuellement développées grâce à un enrichissement illicite issue d’une gestion néo-patrimoniale de l’Etat qu’ils ne veulent changer pour rien au monde. Ils tracent ainsi une « ligne Maginot » entre leurs compatriotes et un développement réduit à l’enrichissement corporatiste à la tête des Etats.

Etant donné que l’Afrique semble aller à rebours de l’évolution du monde, force est de constater que René Dumont fut très optimiste en 1962 lorsqu’il avança l’hypothèse selon laquelle l’Afrique noire était mal partie. Et Axelle Kabou ? N’avait-elle pas finalement raison lorsqu’elle avança, en 1991, la conjecture d’un refus manifeste du développement par l’Afrique ? Etounga-Manguelle ne s’est-il pas posé une question cruciale en se demandant en 1990 si l’Afrique avait besoin « d’un programme d’ajustement culturel » ? Ces auteurs ne sont pas à fustiger comme le firent les intellectuels « gardiens du temple africain ».

Le continent noir étant champion du monde toute catégorie d’innovations socioéconomiques régressives, ce sont des auteurs qui éveillent les consciences et demandent aux Africains de s’auto-évaluer avant d’accuser le monde entier et la colonisation comme c’est très souvent le cas. D’où vient cette attitude confortable et déresponsabilisante qu’ont les dirigeants africains de privilégier la théorie du complot contre leur continent au lieu de ne pas le saborder, et de privilégier ce qu’ils peuvent faire pour le servir à bon escient ? Comment se fait-il que la dernière grande innovation politique africaine en date soit l’inflation de la révision constitutionnelle pour bloquer le processus démocratique ? Cherche t-on le développement de l’Afrique lorsqu’on la transforme en seul continent au monde où l’unique projet de développement de ses dirigeants se limite à : « Je vais encore modifier la Constitution pour mourir au pouvoir » ? Voici donc encore une exception africaine qui, comme d’habitude, est économiquement et socio politiquement rétrograde.

Je veux bien que l’Afrique ait une singularité culturelle. Celle-ci est même fondamentale en ce sens qu’elle peut être le catalyseur d’un développement spécifique grâce à des pratiques sociopolitiques innovantes. Cependant, sont-ce la corruption endémique, l’irrespect des biens publics, la défense des intérêts claniques aux détriments de ceux des Etats, le laxisme légendaire dans la gestion, le blocage démocratique et l’ivresse morbide du pouvoir de ses dirigeants qui vont le réaliser ? Le refus du changement fait aujourd’hui de l’Afrique le continent le plus vieux si on considère l’âge moyen de ses dirigeants alors qu’il est le plus jeune en terme d’âge moyen de ses populations. Pas étonnant qu’elle avance à pas de vieillards dans son processus de développement. Il lui faudra bientôt une canne pour avancer prisonnière qu’elle est d’un conservatisme politique archaïque et paralysant.

Thierry AMOUGOU, Membre du Code, Chercheur, Coordinateur de Territoires, Développement et Mondialisation, Edition Syllepse, Paris, 2008, 197 pages.

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