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www.africanindependent.com,28/12/2008.‘’Pour Jean Marc Ela le cri de l’homme africain n’est rien d’autre que le Cri biblique du malheureux qui surgit au moment où les nations nanties ne cessent de tirer la corde qui étrangle l’Afrique .’’Déclarations de Vincent Sosthène Fouda,Socio-politologue et chercheur associé à l’Université du Québec à Montréal. Proche du défunt prélat, Vincent Soshène  Fouda  nous a accordé un entretien pour nous parler du grand baobab que le Cameroun perd avec la disparition de Jean Marc Ela.
Entretien mené par Delphine E. FOUDA

On vous sait proche du Père Jean Marc Ela, sociologue et théologien camerounais qui vient de décéder au Canada où il vivait en exil. Alors même que la presse locale annonçait son décès, d’autres sources le disaient dans le coma. Pourriez-vous apporter des clarifications à ce sujet ?

L’Abbé Jean Marc Ela est effectivement décédé ce 26 décembre 2008 entre 5H30 et 5H38, heure de Vancouver à la Culumbia Royal Hospital de suite d’une longue maladie. Il s’est endormi en disant tout simplement comme la vierge Marie, « Que ta volonté soit faite ».  Comme tous les grands hommes, la nouvelle de sa mort a précédé sa mort effective, la rumeur a voulu préparer le monde paysan camerounais auquel il appartenait à une séparation proche, le démenti de l’Evêque allait aussi dans le même sens dans la mesure où comme vous pouvez le constater c’est le 26 décembre qu’il est décédé à l’heure où l’étoile conduisait les rois mages auprès de l’enfant Jésus. Il s’est endormi paisiblement, avec au coin de lèvres un sourire angélique, je crois qu’il a retrouvé la paix ainsi que ses nombreux amis, Engelberg Mveng pour qui il a quitté le Cameroun, Pie Claude Ngoumou, Cheikh Anta Diop, Aimé Césaire et le monde des paysans de Tokombéré où il a servi avec Baba Simon l’apôtre des Kirdi mais aussi Jean-Amougou Atangana son camarade au séminaire ainsi que les nombreux paysans de Ngoazip son village nalal. En fait malgré l’exil il n’a jamais oublié tout ce monde, il est resté profondément camerounais et son cri a été le cri de l’inscription du Cameroun dans l’histoire.

Vous étiez la première personne à avoir été contactée par l’hôpital où se trouvait le prélat. Quelle était la nature de vos relations ?


Des relations faites d’admiration et de respect, la vie a voulu que nos chemins se croisent à la paroisse de Dzong Melen à Yaoundé au début des années 1990, paroisse avant gardiste de l’inculturation dont Jean Marc Ela a été un ardent défenseur bien avant le premier synode de l’Eglise catholique qui est en Afrique. Jean Marc Ela et moi ça été aussi une rencontre entre deux universitaires camerounais portant les mêmes préoccupations et interrogation notamment pour moi, la construction de l’État-Nation en Afrique noire, les relations entre l’Église et l’État-Nation. J’ai trouvé dans les recherches du sociologue Jean Marc Ela un terreau favorable à l’ensemencement de beaucoup de sujet qui me tiennent à cœur. En 2003, il avait lu et annoté le manuscrit de mon ouvrage paru chez L’Harmattan portant sur les rapports entre les Médias et l’Etat-Nation en Afrique, ouvrage que j’ai dédié à une autre figure de la pensée au Cameroun ; le révérend Père Engelbert Mveng.  Je perds donc en Jean-Marc Ela un père au sens négro-africain du terme, un maître auprès de qui j’aimais aller me ressourcer je ne crois pas avoir plus de mérite que mes frères et sœurs dans la pensée, le sort a voulu que je sois là pour lui tenir la main et le relier au Cameroun et à son village. Avec deux autres personnes nous avons chanté des cantiques ewondo pour lui, notamment ceux de sa génération, composées essentiellement par Robert Akamba.


Bien qu’en exil, Jean Marc Ela, le baobab intellectuel aura servi jusqu’au bout son pays et son continent. Sa dépouille reposera-t-elle sur la terre de nos ancêtres ? Comment comptez-vous organiser ses obsèques ? Quelles auront été ses dernières volontés ?


Je crois que l’Eglise catholique qui est au Cameroun, notamment son diocèse et son évêque, en concertation avec la famille vont prendre dans les jours qui viennent toutes les dispositions nécessaires pour le retour de la dépouille au Cameroun et je crois qu’il reposera à Ebolowa auprès de ses confrères et de nombreux paysans qu’il a longtemps servi.  C’était son souhait et j’espère que celui-ci sera respecté par les uns et les autres. Le Cameroun devrait être fier d’avoir donné à l’Eglise universel et au monde un fils comme Jean Marc Ela et pour cela il est nécessaire que le Cameroun dans son ensemble du nord dans lequel il a servi des années durant auprès de Kirdi, au Sud du Cameroun où il est né en 1936, que chaque paysan dont il a été le porte voix lui rende un vibrant hommage. Le monde universitaire ne devrait pas être en reste car Jean Marc Elu fut un homme pluriel qui a su se situer au carrefour des savoir et surtout il a su le restituer aux paysans et autres laissés pour compte. Je ne crois pas me tromper si j’affirme que Jean-Marc Ela a puisé tout ce qu’il a livré aux autres dans la théologie qu’il considère comme une réflexion à partir de l’expérience vécue, la théologie pour lui est un travail de déchiffrage du sens de la Révélation dans le contexte historique où nous prenons conscience de nous-mêmes et de notre situation dans le monde. Il disait ceci dans  Le Cri de l’homme africain en 1980. Pour Jean Marc Ela le cri de l’homme africain n’est rien d’autre que le Cri biblique du malheureux qui surgit au moment où les nations nanties ne cessent de tirer la corde qui étrangle l’Afrique.

Tout Comme le défunt prélat, vous êtes sociologue et enseignant. Peut-on savoir ce qui est  prévu par  les éminences grises du Cameroun et de la diaspora pour honorer la mémoire d’un homme qui laisse une œuvre aussi abondante?


La diaspora dans son ensemble est ébranlée par la disparition de Jean Marc Ela et elle va lui rendre un vibrant hommage notamment dans les universités de Laval à Québec et à l’université du Québec à montréal, institutions dans lesquelles il a travaillé ces dernières années. Vous savez, le sociologue Yao Assogba avait déjà publié en 2000 un livre entretien avec Jean Marc Ela au titre bien évocateur et dont le titre resumait à lui tout seul la dimension de l’homme que nous perdons aujourd’hui. Jean Marc Ela le sociologue et théologien en boubou. Dans cet ouvrage paru aux éditions de L’Harmattan, Jean-Marc Ela se livre, livre son testament intellectuel, celui d’un homme qui comme Simone Weil n’a jamais séparé la pensée de l’action, pour qui « l’homme de la Bible  » comme il appelait affectueusement Jésus Christ n’a jamais séparé Dieu de l’homme, il a été nourri par cette conviction. Jean Marc Ela était hanté par l’histoire, il trouvait que la transmission d’une tradition intellectuelle est en danger en Afrique alors que lui-même affirmait qu’il ne pouvait pas penser sans se référer à ceux et celles qui l’ont précédé. Peut-être le temps est il venu de nous en souvenir, il est temps certainement en guise d’hommage que nous sortions d’un univers intellectuel de masque et de boubou, que nous puissions véritablement adhérer à la réalité intime de l’univers intellectuel qui passe par la réhabilitation de la mémoire du passé de nos société car une société qui n’a plus de mémoire est une société sans avenir. Nous devons fuir la superficialité pour élargir l’imaginaire afin d’intégrer les nouveaux défis, fuir toute forme de mimétisme pour sortir de la dictature de l’instant. Le meilleur hommage que nous devons rendre à Jean Marc Ela aujourd’hui est de nous tenir debout sur notre colonne vertébrale pour intégrer les nouveaux défis qui se posent à nous. Nous devons éviter de fuir de nous habiller des habits des deux fous qui marquent l’histoire, le fou dont parle Nietzche  et le fou de l’Aventure Ambiguë de Amidou Kane.
BIBLIOGRAPHIE DE JEAN-MARC ELA

LIVRES:

- African Cry (Paperback), Wipf & Stock Publishers (August 2005)
- My Faith as an African
•1971 La plume et la pioche. Yaoundé: Editions Clé.
•1980 Cri de l'homme Africain. Paris: L'Harmattan. Translations in English (African Cry) and Dutch.
•1983 De l'assistance à la liberation. Les tâches actuelles de l'Eglise en milieu africain. Paris: Centre Lebret. Translations in English and German.
•1982 Voici le temps des héritiers: Eglises d'Afrique et voies nouvelles. Paris: Karthala. In collaboration with R. Luneau. Translation in Italian.
•1985 Ma foi d'Africain. Paris: Karthala. Translation in English, German, and Italian.
•1989 Chiek Anta Diop ou l'honneur de penser. Paris: L'Harmattan.
•1990 Quand l'Etat pénètre en brousse... Les ripostes paysannes à la crise. Paris, Karthala.
•1992 De la conversion à la réforme dans les églises africaines. Yaounde: Editions Clé.
•1994 Afrique: l'irruption des pauvres. Société contre ingérence, pouvoir et argent. Paris: L'Harmattan.
•1994 Restituer l'histoire aux sociétés africaines. Promouvoir les sciences sociales en Afrique Noire. Paris: L'Harmattan.
•1998 Innovations sociales et renaissance de l'Afrique noire. Les défis du "monde d'en-bas". Montreal/Paris: Harmattan/L'Harmattan.
- GUIDE PÉDAGOGIQUE DE FORMATION À LA RECHERCHE POUR LE DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE
- FÉCONDITÉ ET MIGRATIONS AFRICAINES : LES NOUVEAUX ENJEUX
- L'AFRIQUE À L'ÈRE DU SAVOIR - Science, société et pouvoir
- LA RECHERCHE AFRICAINE FACE AU DÉFI DE L'EXCELLENCE SCIENTIFIQUE Livre III
- LES CULTURES AFRICAINES DANS LE CHAMP DE LA RATIONALITÉ SCIENTIFIQUE Livre II
- RECHERCHE SCIENTIFIQUE ET CRISE DE LA RATIONALITÉ Livre I

ARTICLES ET CONTRIBUTIONS

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publié le 04/07/2006
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publié le 04/07/2006,
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publié le 04/07/2006
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- CES GENS VENUS D'AILLEURS
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- LES FEMMES AFRICAINES SOUS CONTRÔLE DES MARCHANDS
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- L'ENJEU DU SIÈCLE
publié le 04/07/2006
- AVANT- PROPOS : LE RECYCLAGE DES CONCEPTS
publié le 04/07/2006
-The Word in the Third World, By Philip Gibbs

REFERENCES:

1. V.Y. Mudimbe, The Invention of Africa. Bloomington, IN: Indiania UP, 1988.
2. See, for example: D. Stinton. "Africa, East and West." In An Introduction to Third World Theologies J. Parrat, Ed. New York: Cambridge UP, 2004.
3. J.M. Ela, Ma foi d'Africain. Paris: Editions Karthala, 1985.
4. Y. Assogba. Jean-Marc Ela: Le sociologue et theologien africain en boubou. Entretiens. Paris: L'Harmattan, 1999.
5. Y. Assogba. Jean-Marc Ela: Le sociologue et théologien africain en boubou. Entretiens. Paris: L'Harmattan, 1999.

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