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 cameroun-handicap-.jpgDécidément, René Sadi, secrétaire général du Comité central du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc),s'est métamorphosé en un redoutable va-t-en guerre à la plume acerbe. Quelle mouche a bien pu piquer ce brillantissime discret,

pour ne pas dire cet homme secret de l'ombre qui sert un régime néo-patrimonial et juvénophobe depuis l'époque d'Ahmadou Ahidjo ? Son poste est-il menacé ? Dans la guerre de succession qui fait rage autour du monarque vieillissant, veut-il se positionner comme étant le meilleur défenseur du " père " et donc le meilleur héritier possible?

Aujourd'hui, il excelle dans la distribution des brevets de probité morale, de citoyenneté et de patriotisme.

Comme un répondeur automatique, il ne cesse, depuis quelque temps, de monter au front pour défendre son patron, l'excellentissime Paul Biya, celui sans qui il n'est rien et ne vaut rien ; cet homme providentiel, ce dieu fait homme qui lui donne le souffle de

vie, qui fait fonctionner son cerveau et fait battre son coeur, et à qui les Camerounais doivent leur nouvelle rédemption. Son électroencéphalogramme et son électrocardiogramme enregistrés dans un laboratoire virtuel le montreraient bien. Ses nerfs sont en boule.

Il sort ses muscles, donne de la voix et frappe la main sur la poitrine,

comme en s'écriant : " Arrêtez-moi, ou je les tue ! ". Mais en réalité, René Sadi ne surprend pas les Camerounais. Un cacique du parti avait déjà donné l'avertissement dans le quotidien Le Messager n°3041 du 18 février 2010. "Toutes les fois que le président

(national du Rdpc, M. Paul Biya, Ndlr) sera injustement et mensongèrement attaqué, le parti ne gardera plus le silence. Nous allons réagir vigoureusement pour montrer aux yeux du monde que ce qui est dit de notre président est faux et par conséquent, le

défendre par tous les moyens légaux ". Et de poursuivre : " Nous allons défendre le président jusqu'au risque de nos vies. Il s'agit d'une option. Et cette attitude est sans équivoque. Les déstabilisateurs n'ont qu'à bien se tenir. " Vraisemblablement, le Rdpc est devenu le parti des réactifs. A bon entendeur…

Le dernier fait d'arme de René Sadi est sa récente sortie épistolaire après le dépôt auprès du secrétaire général de l'Onu d'une pétition, par un groupe de compatriotes dont Célestin Bedzigui, aux fins de constitution d'une commission d'enquête internationale sur les massacres de février 2008 au Cameroun. On se serait bien attendu que le Sg du Comité central, les militants et les sympathisants du Rdpc élèvent le niveau des débats et développent une argumentation convaincante sur le problème de fond que soulèvent les pétitionnaires : l'impunité après la sauvage répression des émeutes d'il y a deux ans. Hélas ! les coups ont volé trop bas. Et dans un communiqué dont l'indécence, le mépris des vies humaines et l'indigence intellectuels sont patents et pathétiques, René Sadi, tout en vantant les mérites et les qualités divines de leur idole, le "roi du Cameroun" selon une banderole en affiche, affirme, toute honte bue, " avec force qu'il n'y a pas eu de massacres de populations civiles au Cameroun en février 2008 ". Il tente maladroitement, comme ses camarades et sympathisants, de personnaliser ou d'individualiser le débat en le focalisant sur la personne de Célestin Bedzigui qu'il n'a pas le courage de nommer. Pour René Sadi, c'est” un certain compatriote [et non un compatriote certain] qui a cru devoir saisir le secrétaire général de l'Onu. C'est pourquoi il " s'étonne du réveil tardif et de l'intérêt aussi subit que malsain pour ces événements manifesté par ce compatriote qui de son exil volontaire, n'est pas au fait des réalités du pays ". Et " il apparaît clairement, selon Sadi, que la démarche de ce compatriote, exilé volontaire, procède d'une tentative maladroite et opportuniste dedénigrement de son propre pays et de manipulation de l'opinion ". C’est nous qui soulignons. Il n'est point besoin de s'attarder sur l'adjectif antéposé certain (" un certain compatriote ") et sur l'adverbe pas (dans la phrase négative : " ce compatriote… n'est pas au fait "), pour comprendre que ce communiqué au ton vindicatif, qui entretient une vaine polémique

et manque de sérieux, a été écrit dans la précipitation, la gorge nouée. Si un exilé est quelqu'un qui a dû, pour une raison ou pour une autre, fuir son pays pour aller s'installer dans un autre, il est incongru d'affirmer qu'il n'est pas au fait des réalités de son pays à

l'ère d'Internet, des technologies de l'information et de la communication (Tic). Même si celui-ci vivait dans une île inaccessible aux hommes et aux Tic, ne serait-il pas juste de dire qu'il n'est plus au fait des réalités de son pays ? René Sadi méprise-t-il ou redoute-t-il Célestin Bedzigui ? Sinon, pourquoi parle-t-il à la cantonade dans le communiqué sus-cité ? En tout cas, Hampâté Bâ nous enseigne que " quand un homme insulte ses ennemis sans les nommer, il se retranche derrière l'anonymat pour éviter qu'un ennemi lui demande des comptes ". Mal lui en a pris, puisque Célestin Bedzigui ne l'a pas entendu de cette oreille. Il a aussitôt mis en application les enseignements de l'auteur de L'étrange destin de Wagrin, selon lesquels dans un duel, " quand un homme malpropre au moral et au physique te donne dans l'ombre un coup de pied, il faut lui en donner

dix publiquement, sinon le salaud ira dire partout que la nature t'a privé de membre pour répondre. "

Il n'est point besoin de spéculer sur le terme massacre, synonyme de carnage, qui désigne, selon les dictionnaires, une tuerie d'un grand nombre de personnes sans défense ou en état d'infériorité. Visiblement, selon M. René Sadi, 40 personnes, (chiffre officiel), environ 200 personnes (chiffre avancé par les organisations de défense des droits de l'homme), tuées sans défense ne constituent pas un grand nombre. Au Cameroun, le ridicule de ne tue plus. En outre, le communiqué du Sg du Comité central du Rdpc du 25 février 2010 et celui dans lequel il traitait les membres du Conseil

camerounais de la diaspora (Ccd) de " menteurs et d'anti-patriotes " dévoilent ses qualités jusque-là cachées : le calme et taciturne René Sadi était aussi un polémiste invétéré.

C'est bien à dessein que le Rdpc fait dans l'amalgame et la confusion. Face aux questions de fond qui gênent, il verse toujours dans de ridicules simplifications. " A l'examen de la situation, de l'histoire, à l'analyse sans complaisance des erreurs, à la confrontation et

à la comparaison avec d'autres expériences plus heureuses, on aime mieux substituer des sentences oraculaires appuyées sur des accusationsde complots, de sabotage et de malveillance. On personnalise et on diabolise. Parmi les techniques de simplification, il y a la confusion et l'amalgame : ils transforment l'effet en cause, la réaction en action ; ils montent en épingle le conjoncturel en ignorant le structurel, l'accidentel cache l'essentiel, comme l'arbre cache la forêt. L'inversion la plus perverse est celle où le spoliateur ou le bourreau criminalisent leurs victimes et les livrent à la ''justice '' ",

souligne le philosophe Fabien Eboussi Boulaga.

Mais pourquoi Paul Biya et ses thuriféraires hypocrites veulent-ils enfermer leurs compatriotes, ceux qui ont faim, et leurs adversaires politiques, dans le piège de l'antipatriotisme ? Ne tentent-ils pas habilement de renvoyer au second plan les problèmes qu'ils souhaitent éluder ?

Le problème du Sg du comité central du Rdpc et de ses camarades est qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils se trompent d'époque. L'ère du parti unique, des " pères de la nation " et des hommes providentiels est à jamais révolue. Les gouvernants actuels qui dirigent le Cameroun depuis 50 ans sont aujourd'hui face à une alternative : favoriser l'émergence d'un État de droit véritablement démocratique ou disparaître. Sans perdre de vue que le Cameroun n'est pas à l'abri des remous sociaux et même d'un coup d'État, ils doivent intégrer dans leurs pratiques le fait que dans un système démocratique

les citoyens ne sont pas passifs, mais deviennent actifs. Ils ne sont pas des sujets, mais des acteurs de leur destin. Une évidence s'impose présentement : " La construction de l'État au Cameroun ressemble à une histoire qui hésite constamment entre une fin et un début. Comme une chose en préparation qui avorterait répétitivement, l'historicité constitutive et la continuité historique de l'État subissent des cassures dirimantes provoquées par la réalité même du pouvoir d'État. Cette tendance libère son potentiel

de danger maximal autour de la succession du président de la République. Les niveaux de correspondance entre composantes de la crise actuelle et celle provoquée par la succession du premier président camerounais appellent une attention particulière sur ce qu'il peut y avoir de structurel, voire de systémique dans ce phénomène.

Comme dans beaucoup de pays hantés par un héritage autoritaire dont la continuité est en butte aux incoercibles assauts du temps mondial, le pouvoir ici est hyper personnalisé et le destin des institutions semble lié à celui du chef de l'État. En corollaire, le pays entre automatiquement en transes lorsque la succession de

ce dernier ne peut plus être éludée " (Jean Eudes Biem, 2008 :100).

Tag(s) : #Edito-Opinion

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