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Excellence, Monsieur le Présidant,

 

En accusant réception de la lettre publique que vous avez bien voulu adresser à vos compatriotes le 03 Novembre 2009, je vous prie de trouver ci après la lecture que cette correspondance inspire à un con patriote au regard de la société camerounaise - dont l’opinion craintive estime majoritairement que depuis quelques décennies, votre Excellence  n’honore pas ses engagements.

 

Votre lettre, que nous avons lue et même étudiée, a des apparences d’ouverture. Sa vraie nature est d’être une Profession de foi pour un scrutin anticipé qui reste à définir.  

 

Je commencerais par situer le lieu géométrique de ma lecture : par métier, par choix et par conviction, j’aimerais mieux pécher par sincérité que par hypocrisie et par calcul. Le fait  de nous prénommer Gabriel ne nous crédite pas des vertus d’un Archange ; mais le respect que je dois à la haute charge que vous assumez me fait obligation de ne pas mentir à un Présidant. Non, il n’ y a pas de faute d’orthographe : en écrivant « Présidant » je souligne par ce participe présent que votre haute fonction participe du présent et, par conséquent, ne devrait pas être considérée comme un statut immuable. Car toute rage d’immuabilité en cette matière trahirait un désir d’éternité qui, faute d’avoir pensé l’avenir, parasiterait le futur avant de s’être assuré qu’il a sécurisé le présent.

 

Comme toutes les fonctions de l’Etat, celle que vous assumez est foncièrement révocable pour quiconque se soucie de la souveraineté du peuple qu’il est censé représenter. Votre lettre laisse  penser que tel est votre cas. J’aurais aimé ne pas en discuter, mais  le spectre du désordre, de l’instabilité que cette même lettre agite au nom de la paix et de la stabilité est le lapin que la plupart des hommes d’Etat en fonction tirent de leur chapeau dès qu’ils sont en panne d’inspiration. Tolérez que je m’étonne qu’après 27 ans de pouvoir, et qu’en lieu et place d’un bilan, vous ayez estimé urgent et prioritaire de rappeler un projet : « le développement durable du Cameroun au profit des Camerounais. » demeurerait ainsi «l’objectif ultime » de votre action. Les savants désignent par téléologie cette manière de tout renvoyer au terme de l’histoire, au bout de tout, sinon à la fin des temps. « Qui vivra verra », vous a-t-on entendu dire. En attendant,  beaucoup d’entre nous meurent au présent, sans avoir rien vu. Votre Excellence a donc raison de se rappeler et de nous ses premiers engagements. Plus d’un quart de siècle après, et rien de sensible n’ayant changé dans notre vécu, nous ne nous en souvenions plus. Et comme vous vous en doutiez vous-même, vous vous êtes empressé de nous les expliquer : « il s’agit de donner à chaque Camerounais la possibilité de se nourrir, de se soigner, de se loger, d’élever ses enfants et d’assurer leur scolarité, d’aller et venir en toute saison et en toute sécurité, de bénéficier d’un emploi. C’est une grande ambition »…

 

J’aurais volontiers continué à vous citer si une si grande ambition n’avait un relent de grande déception : il n’est pas spécialement novateur que vous ayez cru devoir reproduire la liste des « besoins vitaux » que Robert Mac Namara avait énumérés au lendemain de la seconde guerre mondiale pour assister les populations sinistrées. L’excuse, un peu courte, serait que vos collaborateurs ne vous aident pas beaucoup. Aujourd’hui au Cameroun, le candidat le moins inspiré à des élections municipales ne songerait à égrener un tel chapelet à l’intention de son électorat. C’est donc une Profession de foi plutôt frelatée que vous nous servez, si décalée qu’elle ne prouve qu’une chose : votre Excellence semble désespérément en retard de plusieurs saisons sur ses Compatriotes. Ce qui n’empêche nullement que par fétichisme politique, vos « Chers militants et militantes du RDPC » vous chantent les Psaumes du génial avant-gardiste ou du Mage visionnaire que le Triangle national attendait pour tourner rond. Nous reconnaîtrons humblement à chacun le droit de se mentir à lui-même par calcul et intérêt carriériste. Mais  nous aurons le courage de douter que se mentir à soi-même puisse, même après 27 ans, devenir une valeur de rigueur, de moralisation et d’efficacité.

 

L’important était sans doute que votre Profession de foi anticipée annonce votre candidature anticipée aux Camerounais. « Je ne faillirai point » nous redîtes-vous 27 ans après, en faisant  défiler des dizaines de verbes, tous conjugués au futur de l’indicatif, l’unique indication  étant votre candidature à votre propre succession. Comme nous serions soulagé de nous tromper !  « Je poursuivrai plus ardemment la bataille », écrivez-vous. « Je le ferai avec d’autant plus de détermination que je sais pouvoir compter sur votre soutien qui ne m’a jamais manqué ». Futur candidat, vous le confirmez par votre abus de futurs, Excellence. Mais êtes-vous un candidat du futur ? Quand vous nous écrivez « pour nous parler de l’avenir du Cameroun », il est déjà douteux  que vous soyez le candidat du simple futur ; par quelle mutation votre Excellence espère-t-il devenir le candidat de l’avenir du moment qu’il faudra aussi convaincre vos Cons patriotes ?

 

Et comment compter-vous convaincre ces Cons patriotes de votre ‘’détermination’’ du moment qu’à vous relire, cette qualité si personnelle et si intime n’est pas inhérente à votre Excellence, mais dépendante d’autres que vous, tributaire d’un extérieur dont vous racolez le soutien ? Car votre Excellence semble bien mieux déterminé à se faire soutenir qu’à soutenir une action déterminante. Mais vous voulez confondre les sceptiques : si vous êtes aussi « déterminé » dans la quête des soutiens, précisez-vous, c’est « pour l’amélioration des conditions de vie…» des Camerounais. C’est une bien grande nouvelle qui, ici non plus, n’a rien d’une nouveauté. Votre Excellence n’a pas pu oublier que quelqu’un avait dit la même chose en 1948 dans ce pays nôtre. Une balle dans le dos l’a empêché de le répéter, lui, 27 ans après. Il doit certainement y avoir du génie à reprendre ce que d’autres ont dit, mot pour mot, surtout sans les citer. Mais quelle honte y a-t-il à reconnaître qu’on a eu tort de persécuter l’UPC lorsque, soixante ans après, l’on n’a plus d’autres recours que de plagier son programme ?

 

Et ce serait vous le candidat de « la stabilité », tout ce qui n’est pas vous ne pouvant être que déluge et tsunami social ! Il est inacceptable que de manière récurrente votre Excellence menace ses Compatriotes de chaos. Quel sinistre social pourrait faire concurrence à 27 ans de l’actuel marasme pluridimensionnel? Si le programme de votre Excellence était de préparer le chaos et d’en menacer vos Compatriotes pour justifier votre hostilité à l’alternance, alors ce n’est plus de la stabilité, Excellence, c’est de l’incrustation par enkystement. Cet encroûtement administratif et politique expliquerait enfin l’inaptitude de votre Excellence à combattre l’inertie, puisqu’on ne peut être la solution à un problème quand on est le problème à résoudre.

 

Nous voudrions donc respectueusement attirer vote haute attention sur le chiffre 27 : preuve par neuf oblige, c’est zéro ! L’histoire des chiffres montre qu’il a fallu de longues études et de longues années pour découvrir le chiffre zéro. Nous parlons sous le contrôle des mathématiciens. Ce serait donc mathématiquement compréhensible que le Cameroun ait passé 27 ans pour atteindre zéro…Mais du côté des Sciences sociales dont nous avons quelque teinture, l’Anthropologie enseigne que le chiffre 3 et certains de ses multiples bouclent des cycles initiatiques de la vie. Et dans la plupart des cultures du monde, le chiffre 9 est d’une complétude et d’une plénitude si magique qu’il en devient sacré : « Bôô i lelek bé likang » disent les Basa’a  du Sud Cameroun, - pour dire qu’aucun décompte d’aucun rituel jamais ne dépasse le chiffre 9. Cela signifie que par trois fois, votre Excellence a bouclé le cycle initiatique de la vie. Trois fois votre Excellence a eu la possibilité de renaître et de repartir du bon pied. Mais trois fois après, le Renouveau n’ayant pu devenir Renaissance n’en est encore qu’à zéro. Ce serait une insulte pour zéro de penser que 27 ans après, nous sommes à la case départ. En vérité, nous végétons encore quelque part en dessous de zéro. Pour la sagesse populaire, si en cherchant votre chemin en pleine forêt vous vous retrouvez trois fois de suite au pied d’un même arbre, sachez que vous vous êtes irrémédiablement égaré.

Pourtant votre Excellence martèle, et par trois fois: « J’irai jusqu’au bout…». L’impression d’être entré dans un espace magico religieux ou franchement ésotérique se confirme par cette  véhémence incantatoire. Il ne s’agit déjà plus de ce tunnel dont naguère vous annonciez le bout. Que non. «J’irai jusqu’au bout dans la recherche des solutions au douloureux problème de l’emploi des jeunes (…) J’irai jusqu’au bout dans la moralisation des comportements, la lutte contre la corruption et le détournement des biens publics. J’irai jusqu’au bout parce que j’ai confiance en vous ». Cette déclaration de confiance, de formulation fort curieuse, confirme le racolage de soutiens extérieurs dont nous parlions plus haut. Quant au programme qui prétend justifier ledit racolage, il y a erreur sur la marchandise. En effet ce sont les crimes économiques et les déficits de probité qui ont précipité le Cameroun dans un tunnel sans bout. Ce tunnel s’est d’autant plus obscurci que la plupart des biens seraient plutôt « mal acquis ». La recherche des solutions s’en est davantage brouillée, personne ne s’étant cru l’obligation d’en rendre compte à ses chers Compatriotes. Dans de telles conditions, le jusqu’auboutisme martelé par les incantations susmentionnées ne saurait concerner ces dossiers d’Etat dont l’aboutissement est vainement attendu depuis des décennies. Votre Excellence ne pourrait donc aller que « jusqu’au bout » de sa propre existence, au nom d’un objectif jusque là secret mais désormais indirectement confessé : mourir en fonction à défaut de crever à la tâche.

Votre lettre nous honore de quelques confidences sur le football ; mais confidence pour confidence, mourir au pouvoir n’aurait jamais dû s’ériger en une grande ambition politique, mourir tout court n’ayant jamais été un programme de vie. Point n’était donc urgent d’aller à confesse, ni besoin d’en faire publique déclaration: mourir est affaire de la nature. Car à défaut d’aller jusqu’au bout de nos dossiers, nous finissons toujours par aller jusqu’au bout de notre vie. Et ce n’est pas par la mort que les Cons patriotes, démocrates de surcroît, entendent résoudre les questions politiques du Cameroun.  Allusions macabres et de mauvais goût. Mais votre Excellence nous ayant lui-même annoncé ses  funérailles « dans 20 ans », et votre lettre datant du lendemain de la Toussaint, le plus distrait des Cons patriotes a pu y lire votre ‘’détermination’’ à houphouétiser et à bongoïser le Cameroun : j’y suis. J’y crève ! Détails que tout le reste ! Et ‘’la paix ‘’ dont parle le discours n’est plus que l’usage   elliptique de la formule familière : « F…moi la paix ! »

Une Chambre des Comptes vidée de tout pouvoir de sanction aura donc été préférée à une Cour des Comptes. La peur de la lumière a fait privilégier une chambre au détriment d’une cour, au propre comme au figuré. Sous prétexte de traquer les délinquants économiques, votre Excellence aura multiplié des institutions qui se neutralisent par leurs interminables conflits de compétences. Quant aux institutions républicaines, chacun en mesure chaque jour les dysfonctionnements. Ce n’est pas avec des coquilles ainsi vidées de leur substance que les comptes seront rendus au peuple réputé souverain. Mais l’on veillera « personnellement » cette fois à ce que des comptes ciblés soient réglés !  

Excellence, malgré votre intention d’ouverture épistolaire, je m’en voudrais d’abuser davantage de votre disponibilité. Le ministre chargé de la Poste et des Télécommunications vous fera certainement tenir ce courrier lors de votre prochain bref séjour privé au Cameroun. Tout ce que j’ai cru devoir exposer à votre haute et bienveillante attention se résume en deux mots : démocratie et gouvernance. Ce ne sont pas des gadgets circonstanciels, liés à quelques variations météorologiques ou à quelques intempéries tropicales ou domestiques. L’ambition initiale était de démocratiser le Cameroun, pas de camerouniser la démocratie. Et la méthode ne se réduisait ni à différer le processus, ni à reculer les résultats à ‘’l’ultime’’ instant - synonyme d’extrême onction - pour que rien de viable n’arrive de notre vivant. Pour être fiables, la démocratie et la gouvernance doivent être reconnues et acceptées comme des valeurs structurelles et structurantes, comme deux valeurs constitutives et constituantes adossées à des mécanismes pensés, impersonnels et consolidés comme tels, au-delà de nos humeurs individuelles et de nos atavismes personnels. Quiconque adhère véritablement et sincèrement à ces exigences de la démocratie et de la gouvernance peut momentanément leur prêter son corps  quand le peuple l’a décidé en toute liberté et en toute lucidité ; mais par discipline personnelle, tout démocrate convaincu s’imposera la pudeur de ne jamais prétendre en être « l’incarnation ».

Il y a exactement 24 ans -  à chacun sa longévité - nous écrivions dans Cameroun : l’Intention Démocratique qu’« en Camerounais libre et digne, Paul Biya doit surveiller le Chef de l’Etat (Au peuple de veiller sur lui) Lorsque ce dernier dit ou fait une bêtise – il semble que les Chefs d’Etats aussi savent faire des bêtises - Paul Biya doit respectueusement lui dire : « Excellence, votre Excellence a excellemment déconné » (…) Cela signifie que nos éloges au superlatif ne suffisent plus. Moins encore ces applaudissements à se faire des ampoules » (1985, p. 32)

 

Au moment où je dois m’arracher à votre Excellence, j’ai conscience que c’est un grave tort que d’avoir raison à contretemps. Je ne tiens pas à avoir raison, heureux que je serais de me tromper de diagnostic; car ceux qui tiennent à avoir raison en toutes choses finissent par avoir raison de tout. Je ne serai pas non plus de ceux qui prétendent qu’un c’est zéro. Mais les réussites sporadiques et parfois accidentelles que nous agitons ne sont nullement à la hauteur ni de nos capacités, ni de notre potentiel national. Après cinquante ans d’indépendance dont 27 d’un Renouveau en panne de renaissance, il va falloir sortir de cette infatuation narcissique qui, pour nous donner l’illusion d’être dans la course, nous fait paresseusement comparer le Cameroun à des pays largement moins privilégiés que lui. Voilà pourquoi depuis deux décennies déjà, il est devenu indécent pour l’intelligence des Camerounais de leur imposer la fiction selon laquelle votre Excellence demeure le meilleur investissement pour l’avenir de la nation camerounaise.

 

C’est une réalité que Dieu aime beaucoup le Cameroun. Nos chefs religieux y travaillent sans relâche dans nos mosquées, dans nos chapelles et dans nos cathédrales. Mais c’est tenter le Diable que de vouloir, par incurie fanfaronne, obliger Dieu à nous aimer plus que les autres.

 

Ce n’est pas parce que je l’ai dit que c’est important. C’était important. C’est pour cela que je l’ai dit.

 

Veuillez agréer, Monsieur le Présidant, l’assurance de ma bien haute et respectueuse considération.

 

                                                                                                          Yaoundé, 15 Novembre 2009

 

                                                                                                                Charly Gabriel Mbock

                                                                                                           

Tag(s) : #Actualité

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