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Olivier Vallee010410221Economiste et consultant pour le Fmi, il vient de commettre un ouvrage sur la lutte contre le fléau de la corruption au Cameroun et au Nigeria.

Vous vous appuyez sur deux pays, le Nigeria et le Cameroun, et vous montrez que les régimes en place ne sont pas affaiblis par la lutte anticorruption et qu'au contraire…
Oui. Je crois que cette police morale de l'anticorruption a comme tabou qu'on ne touche pas au cœur du pouvoir parce que c'est la présidence de la République, qui garantit aux institutions financières internationales qu'elles seront remboursées un jour, etc.

Au Cameroun, vous vous attardez sur l'"Opération épervier", cette opération "Mains propres" qui a jeté en prison plusieurs dizaines de présumés corrompus depuis 2006...
Effectivement, l'"Opération épervier" ressemble aussi à une opération d'épuration au sein des élites camerounaises. Il y a bel et bien, dans cette "Opération épervier", à la fois la disparition d'un certain nombre de potentiels concurrents politiques, mais aussi d'alliés politiques.
Est-ce que c'est un risque que prend le président camerounais ? Je ne sais pas. Je pense que c'est plutôt une tactique de pouvoir qui le replace d'une certaine façon comme ce que j'appelle "le magistrat suprême de la société camerounaise", c'est-à-dire pas simplement un arbitre politique, mais un décideur du Bien et du Mal dans son pays.

Depuis 13 ans, par exemple, l'ancien secrétaire général de la présidence camerounaise, Titus Edzoa, est en prison officiellement pour malversations financières...
Je pense que l'élimination des adversaires politiques n'a pas attendu la venue de la police morale de l'anticorruption. Par contre, ce que permet la police morale de l'anticorruption, c'est aujourd'hui de légitimer l'éviction de concurrents ou la dénonciation d'opposants. Et de côté-là, effectivement, la police morale enrichit la palette de contrôles du pouvoir dans un certain nombre de régimes sur le continent africain.

Ce que vous dites, c'est que pour préserver son pacte avec les divers groupes sociaux, le pouvoir camerounais doit admettre des pauses dans la surveillance financière et des trous dans le tissu de la gouvernance…
Oui, la gestion de l'anticorruption par le pouvoir nigérian, par le pouvoir camerounais, mais également dans d'autres pays du continent, s'exerce avec des concessions à des opérateurs ou à des ministres qui sont corrompus, de la même façon que l'on tolère aussi une petite corruption dans un certain nombre de secteurs, voire ce que certains appellent la "désobéissance civile et la désobéissance fiscale", qui sont aussi assimilables à des fraudes parce que cette règle de chasse à la corruption, d'une lutte contre la corruption qui serait universelle et totale, serait véritablement, à mon avis, la fin d'un compromis sur lequel on vit peut être depuis les indépendances.

En fait, transparence ne veut pas dire alternance…
Bien entendu !

Vous montrez bien comment les pouvoirs africains font de la lutte anticorruption, un outil de propagande à usage interne et externe, mais en même temps vous reconnaissez que les opinions publiques ne sont pas dupes…
Je crois que l'anticorruption fonctionne. Vous avez cité l'"Opération épervier". Il y a un certain nombre de réformes qui sont intervenues au Nigeria en termes de libéralisation économique et financière, des réformes qui sont certes réelles au Cameroun, mais qui ne sont pas négligeables : réforme de la douane, réforme du système portuaire à Douala… Mais tout cela, pour l'opinion publique dont vous parlez, se déroule dans l'invisible et la perception de la corruption s'amplifie avec tous les effets de rumeurs, en plus…

Ce que vous appelez la corruption de guichet…
Oui tout à fait. La corruption de guichet nourrit un imaginaire fantasmatique extrêmement riche. De la même façon qu'il y a des voleurs de guichet que l'on accuse de corrompre l'Etat tout entier, il y a les fameux voleurs de sexes que l'on accuse de vous déposséder de votre virilité. La série de mesures législatives, réglementaires (Cour des comptes, jugements, etc.) ont beau envoyer énormément de prévenus dans les prisons camerounaises ou faire comparaître, devant la Commission anticorruption, des gouverneurs nigérians ou des banquiers, ça demeure finalement d'une certaine façon sans impact par rapport à cette vision un petit peu hallucinée.

Dans les classements de TI, le Nigeria et le Cameroun, restent dans la catégorie des cancres.
La lutte contre la corruption est surtout devenue un moyen de montrer, pour les gouvernants, qu'ils font des efforts. Comme dans une classe où il y a des mauvais élèves, on juge non pas les résultats scolaires, mais les efforts et en particulier le bon comportement ou la bonne conduite. Et de cette façon, on s'achète des éléments de bonne conduite. Ce sont des arguments qui portent.

Tag(s) : #Interviews