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Après trois décennies au pouvoir, Paul Biya a quand même un succès à son actif : à savoir que le Cameroun est devenu exportateur mondial… des fraudes électorales. Le système des fraudes en place est tellement sophistiqué et imbattable que toute compétition est impossible. Le décret de sa création montre bien qu’Elecam est tout sauf indépendant. Mais avec tout le sérieux du monde, des gens vous disent qu’ils sont candidats aux présidentielles de 2011, qu’ils vont affronter Paul Biya sur le terrain, même quand leur campagne électorale est visiblement circonscrite sur Internet, un médium accessible seulement à une infime minorité de Camerounais. Mais ces candidats bizarres déclarent tous qu’ils ne sont pas les poulets qui courent toutes les fois que le fermier se présente avec son sac de provende. Pourtant…

Depuis une vingtaine d’années, chaque fois que Paul Biya organise des élections dont les résultats sont connues d’avance, à cause d’un système de fraudes qui fait toujours gagner le candidat du RDPC et à cause des forces gouvernementales de terreur qui rendent impossible toute campagne libre et indépendance, il y a toujours des gens qui se portent candidats… et osent promettre qu’ils vont gagner.


L’une des rares innovations que Paul Biya et ses co-acteurs ont introduit au Cameroun depuis son arrivée au pouvoir il y a une trentaine d’années, c’est assurément un système de fraudes électorales blindé contre toute faille. C’est aussi une innovation que ce système néocolonial a pu exporter à travers le monde, à commencer par les pays voisins.

Un plan A basé sur tout genre de fraudes et sur la corruption

Nous avons vu comment Ali Bongo a pu se couronner dans la succession de son père au Gabon, malgré et/ou grâce à la présence d’une commission électorale « indépendante », malgré et/ou grâce à celle d’une cour constitutionnelle encore moins « indépendante », et grâce à une Assemblée Nationale certainement pas « indépendante » ayant fixé les lois électorales.

Introduction des urnes fictives, fabrication des procès verbaux des bureaux de vote pour remplacer ceux reconnus comme favorables aux candidats indésirables, immixtion des responsables gouvernementaux (le ministre de l’intérieur, l’équivalant du ministre camerounais de l’administration territoriale) pour valider les votes fictifs, utilisation de la présidente de la cour constitutionnelle au service du pouvoir pour « juger » le contentieux électoral, etc., toutes choses puisées dans le playbook du système Biya.

Nous avons vu comment Téodoro Obiang Nguéma Mbazogo a distribué 300 millions de francs Cfa en Novembre dernier à chacun des candidats qu’il avait choisis pour jouer le rôle de figurants d’opposants. A l’exclusion évidente de Severo Moto, exilé depuis 1982 en Espagne, de Felipe Ondo Obiang, ancien président du Parlement, et de Guillermo Nguema Ela, un ancien ministre des finances, tous deux des prisonniers politiques graciés un an plus tôt.

Du Biya tout craché, quand on sait qu’avec la corruption, le président camerounais a fait l’exploit mondial de créer plus de 200 partis politiques, a toujours distribué comme du grain aux poulets affamés des millions de francs Cfa pour se donner les figurants d’opposants désirés lors de son élection présidentielle, à l’exception des candidats indépendants et des individus particulièrement indésirables.

Dans le playbook du système Biya, cette machine administrative de fraudes et les techniques de corruption et de tromperie constituent ce qu’il faut appeler le plan A. Et si le plan A ne donne toujours pas les résultats attendus par le pouvoir en place, comme ce fut le cas en 1992, le pouvoir déploie le plan B.

Un plan B basé sur la terreur

Il y avait en effet en 1992 un candidat sérieux de l’opposition: Ni John Fru Ndi. Ce candidat avait gagné les élections présidentielles de 1992. Mais le pouvoir l’avait d’abord placé à résidence surveillée. Son domicile à Bamenda était ceinturé par les militaires aux ordres du général Pierre Semengue, à l’époque chef d’état major des forces armées.

Le rédacteur de cet article était superviseur des élections d’octobre 1992 pour le compte du Social Democratic Front de Fru Ndi dans l’arrondissement de Ngoumou. Il découvrit que les personnes décédées de son village, y compris son propre frère mort un an plus tôt, étaient portées sur les listes électorales comme ayant voté. Il dénonça, parmi tant d’autres, cette fraude lors du dépouillement des votes à la sous-préfecture. Le superviseur du RDPC de Biya, Roger Tchoungui, fut coincé et obtint du sous-préfet que les procès verbaux fussent signés le lendemain matin ; le temps que le plaignant apporte les preuves, notamment les certificats de décès. Très tôt le lendemain, le plaignant trouva plutôt une sous-préfecture vide. Tout le monde était parti au centre électoral départemental de Mfou, où toutes les portes lui furent fermées, de même que bureau du président du tribunal. Le procès-verbal du bureau de vote d’Ebolboum ne fut jamais signé par le superviseur du SDF rédigeant cet article. Un autre procès verbal, faux, fut introduit par Roger Tchoungui et ses complices, et il fut validé par le tribunal de Mfou.
C’est muni des preuves de fraudes comme celle-ci que le SDF introduisit un amendement de fraudes électorales massives. L’amendement aurait pu bloquer toute publication des résultats et aurait commencé un contentieux électoral.
Corruption ou non, ce qu’on sait cependant c’est que, après une réunion dans les coulisses entre le gouvernement et Joseph Mba Ndam, alors conseiller juridique de Fru Ndi, tout le pays apprit dans la plus grande stupéfaction et déception que le SDF retirait son amendement. Et le président de la cour suprême, Alexis Dipanda Mouelle, prononça, non sans avouer qu’il avait « les mains liées », Paul Biya comme le gagnant.
Au sein du pouvoir, tout le monde poussa un ouf de soulagement. On venait de frôler le pire sur lequel devait aboutir le plan B : à savoir l’assassinat de John Fru Ndi, l’instigation par ce fait du soulèvement général des populations de Bamenda, de l’Ouest et du Littoral, bastions du SDF, et le lancement des massacres des Bamilékés et des Anglophones par les milices Beti « autodéfense », « nkul nnam », « café » et autres. Un génocide venait d’être évité de justesse.

On félicita particulièrement Gilbert Andzé Tsoungui, alors ministre de l’administration territoriale - et ancien préfet ayant supervisé pendant les années 1960 les massacres des militants de l’UPC dans l’Ouest – pour avoir apporté sur un plateau d’argent au président de la cour suprême la « preuve » qui lui permit de prononcer Paul Biya vainqueur : à savoir les procès verbaux fictifs des bureaux de vote de l’Extrême Nord avec des résultats fictifs favorables à Paul Biya. Le SDF, qui n’avait pas fait campagne dans cette partie du pays, ignorait le nombre exact des électeurs de cette région. Un nombre que Andzé Tsoungui et les siens avaient créé pour compenser et dépasser l’avantage que le SDF tenait sur le reste du pays.
Même Paul Biya fut surpris par l’exploit d’Andzé Tsoungui. Le président donna dès lors un feu vert total à l’administration territoriale de se spécialiser dans la « cuisine » des fraudes électorales. Elle devait se charger de savoir écarter particulièrement tout surprise du genre d’un candidat puissant de l’opposition, à l’image de Fru Ndi qui jaillit de nulle part en 1990 et gagna les élections présidentielles de 1992.

Un système de fraudes tellement sophistiqué et imbattable que toute compétition est impossible
Le système des fraudes électorales du régime Biya s’est développé et sophistiqué depuis lors pour devenir aujourd’hui imbattable. Tellement imbattable que le moindre militant de base du RDPC connaît aujourd’hui plus d’une astuce pour frauder une élection. Tellement imbattable que le pouvoir a trouvé que le ministre de l’administration territoire peut désormais déléguer certains de ses pouvoirs de supervision de ce système des fraudes à un autre organisme. Cet organisme est Elecam, créé en réponse aux réclamations du public pour une commission nationale indépendante.
Mais pour accorder une telle délégation des pouvoirs, le régime Biya a exigé et imposé que Elecam ne soit pas indépendant. Il a nommé les plus fidèles parmi les cadres du RDPC à sa tête. Elecam emploiera le personnel de l’Etat et sera secondé sur le terrain par les responsables de l’administration territoriale que sont les chefs de district, les sous-préfets, les préfets, les gouverneurs, ainsi que par les forces armées du Cameroun.
Face à tout ce système très bien organisé et rodé, le candidat sérieux à l’élection présidentielle devra pouvoir remplir, en dehors des exigences administratives essentiellement sélectives, les conditions minimales suivantes : (1) disposer d’une base électorale couvrant la nation, (2) disposer des représentants de son parti politique dans tous les bureaux de vote du pays (dont le nombre et les adresses sont souvent tenus secrets par le Minadt et le seront aussi par Elecam), (3) disposer du personnel bien formés pour pouvoir résister et combattre les dirigeants d’Elecam, dont bien sûr le directeur général des élections, les membres du Conseil électoral et leurs président et vice président, mais surtout le personnel de la direction des élections sur le terrain.

Car, il faut comprendre que l’indépendance des dirigeants d’Elecam est une simple vue de l’esprit. Ils sont tous nommés par décret du président de la république, c’est-à-dire par le candidat Paul Biya. Lors de sa décision de nomination, Paul Biya n’est tenu de consulter que les partis politique représentés à l’assemblée nationale, et la « société civile » dont on ignore la forme. Et c’est tout. Le décret 2006-12 du 29 Décembre 2006 est clair là-dessus.

Ceux qui condamnent donc aujourd’hui la composition majoritairement RDPCiste d’Elecam n’ont qu’à s’en prendre à cette loi – or, nous n’avons pas entendu leurs voix à ce sujet depuis Janvier 2007 qu’elle a été promulguée -, et non pas à la décision de Paul Biya reflétant la majorité de son parti à l’Assemblée Nationale. C’est aussi cela le risque qu’on court d’aller aux élections gagnées d’avances par le RDPC, et de ne pas pouvoir placer de député ou de placer un nombre insignifiant de députés à l’Assemblée.

Le décret de sa création montre bien qu’Elecam est tout sauf indépendant

Paul Biya ne nomme pas seulement les dirigeants d’Elecam. Il les nourrit. Non seulement les ressources d’Elecam sont les deniers publics, mais c’est Paul Biya qui est d’après la loi chargé de fixer leurs rangs protocolaires et leurs privilèges (article 36) et leurs salaires (article 38).

Le directeur général d’Elecam - et non pas son président sur qui le public est autant focalisé - est chargé de l’ensemble des opérations électorales, dont notamment : le fichier électoral (constitution, mise à jour, gestion, conservation) , le matériel et les documents électoraux (établissement, publication) , les cartes d’électeurs (établissement, publication) , la formation du personnel des scrutins (organisation, supervision) , les budgets d’Elecam et des élections (élaboration, exécution, gestion), candidatures (réception, transmission) , bulletins de vote (confection, gestion) , observateurs accrédités (coordination) , bureaux de votes et leurs responsables (organisation) , menaces à l’ordre public (saisir les autorités), structures chargées des opérations électorales (coordination) , procès verbaux des bureaux de vote (transmission au Conseil Electo ral pour publication des tendances enregistrées) .

Pour remplir cette tâche, énorme lors des élections, le directeur général des élections peut recruter les personnels. Mais le gouvernement ne lui accorde pas un budget lui permettrait de recruter des gens suivant des critères, disons d’indépendance et d’intégrité par exemple, au sein de la société. Non.

La loi 2006-12 semble subitement devenir plus soucieuse du budget que de l’indépendance des personnels d’Elecam. Elle précise que le DG « peut solliciter le détachement des fonctionnaires ou l’affectation des personnels de l’Etat relevant du code du travail ainsi que des agents décisionnaires », ainsi que recruter des personnels temporaires.

Et comme le DG ne peut que solliciter, on voit bien quels fonctionnaires et agents de l’Etat le gouvernement de Paul Biya préférera détacher et affecter à Elecam. Vous comprenez bien que ce sont justement ceux qui se sont révélés par le passé au sein des administrations comme des experts en organisation des fraudes électorales que le gouvernement de Biya détache ou affecte à Elecam, comme des chargés de mission de Paul Biya.

Les représentants du parti politique d’un candidat aux présidentielles de 2011 doivent donc se montrer capables de résister et de combattre tous ces fonctionnaires et agents de l’Etat, qu’ils rencontreront comme employés d’Elecam sur le terrain des bureaux de votes et dans l’administration d’Elecam pendant la période des élections.

Ces personnels d’Elecam ont surtout le pouvoir de saisir les autorités, notamment l’administration territoriale, quand ils jugent que le représentant de parti politique qui les résiste et les combat constitue une menace à l’ordre public. Et le Minadt donnera à la police, la gendarmerie ou l’armée l’ordre d’intervenir.

Ne reste plus que la cupidité comme raison de se porter candidat

Résumons-nous. Les membres du Conseil Electoral et le directeur général et le DG adjoint d’Elecam sont nommés par le président de la république, le candidat Paul Biya. Le DG sollicite comme personnels auprès du gouvernement, notamment auprès du Minadt - dont la mission est d’assurer la liaison permanente entre le gouvernement et Elecam, et reçoit à ce titre de ce dernier les copies des procès verbaux de ses séances et rapports d’activités -, les personnels dont il a besoin pour son fonctionnement.

Il devient bien clair que les experts en fraudes électorales, qui ont brillé par le passé dans ce domaine blâmable au sein du Minadt, vont tout simplement migrer vers Elecam pour assurer, comme par le passé, les fraudes électorales qui maintiendront leur patron au pouvoir.

Etant le patron autant des employés que des dirigeants d’Elecam, dont il fixe notamment les salaires, les privilèges et les rangs protocolaires, on se demande comment une telle équipe oserait donner à Paul Biya des scores électoraux qui lui déplaisent. On comprend bien que Elecam est tout, sauf un organisme indépendant.

L’on se demande alors si un individu qui se présente aujourd’hui comme candidat aux élections présidentielles de 2011, en se vantant avec tout le sérieux du monde d’être capable de battre Paul Biya, n’est pas tout simplement stupide. Depuis le début des années 1990 jusqu’à ce jour, tout opposant qui s’est présenté comme candidats aux élections, même communales et législatives, en est toujours revenu avec la même conclusion : le RDPC donne aux candidats les scores électoraux que ce parti au pouvoir veut. Abel Eyinga l’avait amèrement constaté très tôt dans sa commune d’Ebolowa, où il était pourtant très populaire. D’autres le constatent jusqu’à ce jour après chaque scrutin.

Mais comme les Camerounais sont tout sauf stupides, il reste que le choix de ces candidats tient de calculs politiques quelque part. Nous avons été contacté par l’un d’entre eux et nous l’avons soumis à un questionnaire sur la base de beaucoup de faits, y compris ceux développés ci-dessus. A court complet d’arguments, il a clos le débat en déclarant simplement qu’il va se présenter aux élections de 2011.

Ce que ces candidats bizarres ont tous en commun, c’est qu’ils déclarent qu’ils ne sont pas les poulets qui courent toutes les fois que le fermier se présente avec son sac de grains de provende. Même celui qui gagne à peine de quoi nourrir sa propre famille vous dira qu’il ne se porte pas candidat parce que Paul Biya distribuera des millions aux candidats qui se présenteront à son élection présidentielle, dont le résultat est connu d’avance.


Mais, connaissez-vous un corrompu qui ait jamais avoué qu’il est corrompu, ou qu’il est mu par un seul instinct, la cupidité ? Pourquoi le politicien camerounais vous l’avouerait-il ?

Le Cameroun est le Cameroun, le pays des feymen…


Benjamin Siankam

 

Interdisciplinary PhD Program in Community Research & Action.
Department of Human & Organization Development
Vanderbilt University, Nashville, TN
benjamin.siankam@ vanderbilt. edu
akhenaton.tankwanch i@gmail.com

 

 

 

 

 

 



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